Les nouvelles technologies, révolution culturelle et cognitive

De Seminario Gerardo González

français - El Viaje Enciclopédico de Michel Serres(en français, subtitulado en español)


source > Mes 994 livres,Internet et la mémoire universelle

Michel Serres retrace brillamment, avec sa verve et la limpidité habituelles de son expression, ce long processus d'externalisation de la mémoire humaine, qui sera passé par deux révolutions antérieures, celle de l'écriture, puis celle de l'imprimerie, pour arriver enfin à cette troisième révolution que nous sommes en train de vivre.

Pour la clarté de la consultation, j'ai édité la vidéo de cette conférence de Michel Serres en sept parties (entre 5 et 9 minutes chacune).

Tabla de contenidos

[editar] Une révolution qui s'inscrit dans le temps

• Michel Serres s'attache à décrire cette « révolution » à la fois « pratique », qui transforme « les métiers », et « culturelle », car elle porte aussi « sur le langage », introduite par l'invention de ce nouvel « outil universel » qu'est l'ordinateur, un outil qui « stocke, traite, émet et reçoit de l'information ».

• Il « tente de décrire cette révolution » sous trois aspects : « dans le temps, dans l'espace, et pour ce qui concerne les hommes et les femmes ».

• Cette révolution porte sur un changement du « couplage » entre « le support » de l'information et « le message » que constitue cette information. Or ce couplage « a une histoire ». Depuis « le stade oral (au sens des linguistes ») de la civilisation humaine, nous en sommes à la troisième révolution consistant en un changement du couplage entre support et message : l'invention de l'écriture, celle de l'imprimerie, puis aujourd'hui avec l'ordinateur.

• Au « stade oral », le support des messages, c'est « la totalité de l'organisme humain ». L'écriture est l'invention du « premier support extérieur au corps humain » : velin, papyrus, papier…

Or, dès le moment où change le couplage support/message, alors, dans nos civilisations, tout change…


[editar] « Un basculement de la culture et de la civilisation »

• L'invention de l'écriture a correspondu au développement des villes, mais aussi du droit et de l'État. Elle entraine rapidement l'invention de la monnaie, mais aussi de la géométrie et de la pédagogie. « Le monothéisme est également enfant de l'écriture » (« les religions du livre »).

• Deux millénaires plus tard (aux 15e - 16 siècles ap. J.-C.), l'invention de l'imprimerie entraine des conséquences aussi importantes pour notre civilisation, dans les domaines économique (« naissance de ce que l'on appellera le capitalisme »), politique et culturel (« naissance de la science moderne »), et correspond également, avec la Réforme, à « une crise extraordinaire sur les religions ».

A nouveau une transformation complète de la totalité de la culture et de la civilisation considérée. Ma conclusion : si nous sommes aujourd'hui les contemporains d'une révolution qui porte précisément sur le même couplage support/message (…) alors nous devons retrouver autour de nous exactement le même type de révolutions.

Et c'est bien ce que Michel Serres constate : la mondialisation, la transformation de la monnaie et du commerce, des crises concernant la science, la pédagogie, et aussi les religions.

Le monde dans lequel nous vivons ressemble, dans son basculement, aux deux basculements précédents.
On nous avait appris à l'école que les grandes révolutions concernent le « dur » (révolution industrielle, révolutions économiques…). Mais c'est lorsqu'interviennent des révolutions concernant l'information que les civilisations basculent. Nous n'avons peut-être pas conscience de la nouveauté extraordinaire des temps dans lesquels nous vivons.


[editar] « Nous avons changé d'adresse »

• Cette révolution que nous connaissons aujourd'hui transforme la nature même de l'espace dans lequel nous vivons.

• Michel Serres développe son propos à travers « l'analyse du mot adresse », comme moyen de définir la place où l'on se situe dans le monde. Nous étions dans un monde où l'on définit son adresse par des cordonnées spatiales (11, place de la République, à Paris dans le 11e, par exemple), un « espace euclidien », « cartésien », défini par des « réseaux de coordonnées ».

A quelle adresse suis-je aujourd'hui, pour traiter, recevoir, émettre de l'information ? Ce n'est plus celle de ma boîte à lettres, mais ce sont celle de mon téléphone portatif et mon adresse internet ! Et ces adresses ne se réfèrent plus à un espace euclidien, cartésien.
Les nouvelles technologies nous ont transportés d'un espace à un autre, d'un espace cartésien, euclidien, à un espace non repéré, non repérable, un espace topologique, un espace sans distance (où les distances sont à redéfinir).
Nous avons changé d'espace.

• Ce changement entraine des conséquences juridiques et politiques.

[editar] « Nous sommes entrés dans un espace de non-droit »

• Conséquence juridique : « il est impossible d'appliquer le droit de l'extérieur sur cet espace-là ». « Il est absolument nécessaire que naisse dans ce lieu-là, originairement, un nouveau droit ».

• Conséquence politique : Michel Serres évoque les nouvelles possibilités de mobilisation des citoyens sur internet, à travers l'exemple de la pétition lancée en Belgique par Mme Huart, qu'il désigne comme « une hirondelle qui annonce un printemps démocratique que j'espère déjà depuis des dizaines d'années ».

Vous attendiez une révolution, la voilà. Elle est juridique, politique, culturelle, etc.

[editar] « Nous avons perdu la mémoire »

Qu'est-ce que cela change pour les hommes ?

• Michel Serres reprend la définition en philosophie classique des « trois facultés de la cognition humaine : mémoire, imagination et raison », pour analyser spécifiquement la mémoire « sous l'angle des nouvelles technologies ».

• Les sociétés orales sont caractérisées par l'importance de la mémoire individuelle, seul moyen de stocker et transmettre la culture et les connaissances. L'écriture permet de stocker et transmettre l'information autrement.

La première catastrophe, c'est l'invention de l'écriture. (Référence à la « bagarre » entre Socrate, défenseur d'une tradition orale, et Platon, qui transcrira par écrit les enseignements de Socrate) A cette époque-là, il y a eu une perte de mémoire considérable. mais cette perte de mémoire n'a rien à voir avec la catastrophe de la Renaissance. L'invention de l'imprimerie a fait perdre totalement la mémoire à ses contemporains. (Montaigne préfère « une tête bien faite » à « une tête bien pleine ».)
Le savant de l'époque devait savoir par cœur la totalité de la bibliothèque, car elle n'était pas accessible. Dès lors qu'il y a l'imprimerie, on n'a plus besoin de savoir par cœur. Aujourd'hui, nous n'avons plus du tout de mémoire.


[editar] Une autre manière de connaitre et de penser

• Cette « externalisation de la mémoire » est pour l'homme « une perte », à laquelle correspond aussi « un gain », comme la perte des fonctions antérieures de la main et de la bouche nous a permis d'y gagner des « outils universels » et de développer nos facultés…

On a été libérés de l'écrasante obligation de se souvenir, et les neurones ont été libérés pour d'autres activités. Perdre dans le formatable, pour gagner dans l'inventif, l'indéfini, sans but précis. Bref, l'humain.
Ce que vous preniez jadis pour une faculté cognitive, la mémoire, n'est pas une faculté cognitive donnée et permanente dans l'espèce humaine, ou l'individu humain, ou une culture donnée, mais dépend de l'histoire du support. Je généraliserai cette affaire volontiers : nous n'avons plus la même manière de penser. (on peut porter cette démonstration sur la raison, l'imagination…)

[editar] « Nous avons perdu la tête »

• Michel Serres évoque l'histoire de Saint Denis, l'évêque de Lutèce décapité par les Romains.

• Les facultés cognitives (mémoire, imagination, raison) ont été déplacées de notre tête vers l'ordinateur. « Nous les avons perdues. Nous avons perdu la tête. »

Question finale, péremptoire, décisive : que nous reste-t-il sur le cou ?
Les nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir inventifs, intelligents. (Avec l'ordinateur, et ce que nous y avons déplacé de nos facultés intellectuelles) nous sommes à distance du savoir, de l'imagination, de la cognition en général. Il ne nous reste (dans la tête) exactement que l'inventivité.
C'est une nouvelle catastrophique, pour les grognons, mais enthousiasmante pour les nouvelles générations.
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