Donner aux pauvres
De Seminario Gerardo González
À propos de Saint Louis, François de Sales (dans son introduction à la Vie dévote) rapporte que: «Il servait fort souvent a la table des pauvres qu’il nourissoit, et en faisoit venir presque tous les jours trois a la sienne, et souvent il mangeoit les restes de leur potage avec un amour nonpareil. Quand il visitoit les hospitaux des malades (ce qu’il faisoit fort souvent), il se mettoit ordinairement a servir ceux qui avoient les maux les plus horribles, comme ladres, chancreux et autres semblables, et leur faisoit tout son service a teste nue et les genoux a terre, respectant en leur personne le Sauveur du monde, et les cherissant d’un amour aussi tendre qu’une douce mere eust sceu faire son enfant.»
Où nous voyons que l’homme pieux s’adonnait à ses oeuvres avec l’âme tranquille. Car c’était pour lui une donnée de base que le Royaume de Dieu n’était pas de ce monde (Jn 18,36); que ce monde-ci était comme un jouet dans les mains de Satan et qu’il le resterait jusqu’au Jugement dernier, où la volonté de Dieu s’accomplirait enfin «sicut in caelo et in terra»; et que, par conséquent, il ne lui était permis d’y mettre aucun espoir. Il ne doutait pas de son impuissance à racheter le Mal, fût-il riche comme Crésus, lui qui était une créature faite de chair et de sang. Il savait qu’il ne lui appartenait pas de «guérir» la misère du monde, et que s’il avait seulement imaginé de le faire une unique minute, il aurait basculé dans la faute.
Aujourd’hui il n’en va plus de même. Sans doute nous arrive-t-il encore de concevoir que Dieu est bon, mais c’est dans la mesure où l’on nous dit qu’il regarde aux déshérités, qu’il leur accorde une sorte de préférence paradoxale et terrible, et que nous voulons bien le croire. Mais cela revient à soumettre son infinie bonté à la mesure de notre jugement et, ainsi, à commettre un blasphème.
Pour un Chrétien du Grand siècle, le premier commandement reste celui de la foi, et il faut que ce soit Dieu qui lui désigne les pauvres. Ceux-ci représentent à ses yeux comme des occasions très précieuses de salut. Or telle idée d’ «occasion» aujourd’hui nous révolte. Nous songeons bien à secourir les foules de malheureux qui couvrent la planète, que les écrans nous montrent, mais c’est seulement parce que nous pensons avoir comme une dette envers eux, que nous nous croyons coupables à leur égard, et que ce sentiment terrible nous irrite comme un chancre.
Donner aux pauvres correspondait à une injonction christique: on l’observait comme un «vestige». C’était comme un nouveau commandement en quoi l’on pouvait lire, me semble-t-il, trois propositions distinctes:
- Je suis le Dieu votre Seigneur, qui vous demande de donner aux pauvres et vous donnerez aux pauvres, non pas parce que cette demande vous paraît juste mais parce qu’elle vous vient de moi.
- Je suis le Dieu qui s’est fait homme et qui a donné aux pauvres, et à tous les humains, jusqu’à sa vie, et en donnant aux pauvres vous suivrez mon exemple et, de la sorte, vous témoignerez de ma venue.
- Je suis celui que vous retrouverez dans le visage du pauvre, et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour moi.


